Luthier, ce n’est pas un jeu où tu tailles du bois tranquillement en écoutant Bach en fond sonore. Quoique, perso je le joue avec une sélection de musique de Mélodice et du Bach il y en a, comme du Beethoven et du Vivaldi. Mais je m’égare.
Luthier, c’est un champ de bataille feutré. Tu incarnes un maître luthier du XVIIIe siècle, à la tête de ton atelier, et ton objectif est limpide : fabriquer des instruments d’exception, séduire des mécènes prestigieux et placer tes créations dans les meilleures chaises de l’orchestre. Derrière le vernis historique et artistique, on est sur un pur jeu expert, dense, interactif, exigeant… et franchement grisant.
La mécanique centrale est un bijou. Chaque joueur possède des jetons d’ouvriers numérotés de 1 à 5. À tour de rôle, on les place face cachée sur les différentes actions du plateau : récupérer des ressources, améliorer son atelier, fabriquer, livrer, courtiser des mécènes… Les places s’empilent. Puis vient le moment délicieux : on révèle.
La valeur la plus haute agit en premier. Mais en cas d’égalité, c’est celui placé en premier (en dessous de la pile) qui l’emporte. Et là, tout devient psychologique. Est-ce que tu sécurises avec ton “5” ? Est-ce que tu bluffes avec un “2” en espérant que personne ne viendra ? Est-ce que tu te sacrifies ici pour garder une grosse valeur pour plus tard ?
Chaque tour est un mini poker mental. On observe, on soupçonne, on tente de lire les intentions adverses. La tension est constante. Et quand tu retournes les piles et que ton petit “3” écrase deux adversaires trop gourmands… frisson garanti.
Le jeu repose aussi sur un vrai moteur économique. Tu collectes bois, métal, crin, tu ébauches des instruments, tu les finalises, tu débloques des capacités, tu optimises ton atelier. Petit à petit, ton moteur se met en place. Chaque instrument livré peut te donner des bonus, des améliorations, des effets en chaîne.
Mais rien n’est gratuit. Les mécènes ont une patience limitée. Au début, ils sont charmants, généreux. Puis leur jauge de patience diminue manche après manche. Si tu tardes trop à livrer, ils partent fâchés et ça pique sévèrement en points de prestige. Tu es constamment pris entre deux feux : optimiser ou livrer vite. C’est thématiquement brillant et mécaniquement ultra tendu.
La partie “orchestre” est probablement la plus jouissive. Placer un instrument sur une première chaise rapporte énormément. Mais pour y arriver, tu peux éjecter celui d’un adversaire. Oui, littéralement.
Ce n’est pas un jeu où chacun fait sa petite cuisine dans son coin. L’interaction est frontale. On se bloque. On s’anticipe. On sabote. On attend le moment parfait pour frapper. Ce mélange entre eurogame calculatoire et interaction agressive est particulièrement réussi.
Visuellement, c’est une claque. Les illustrations sont sublimes, le plateau est riche, immersif. Les jetons lourds façon poker sont extrêmement agréables à manipuler. On sent le soin éditorial.
Mais il faut être honnête : Luthier prend une place monstrueuse sur la table. Entre le plateau central, l’orchestre, le marché, les plateaux personnels immenses… prépare la rallonge. Et à quatre joueurs, les premières parties flirtent facilement avec les quatre heures, surtout si l’analysis paralysis s’invite. Et s’y invite à chaque choix je vous le garantis.
Luthier, c’est le genre de jeu qui ne laisse pas indifférent. Il demande du temps, de l’engagement, de la concentration. Mais en échange, il offre une profondeur stratégique remarquable, une interaction délicieusement tendue et un système de programmation cachée absolument brilllantissime.
On ressent la pression de l’artisan. On ressent l’urgence des commandes. On ressent la rivalité dans l’orchestre. C’est exigeant, parfois long, mais terriblement satisfaisant. Pour les amateurs de jeux experts qui aiment le bluff, la planification et l’interaction directe, c’est un grand jeu. Un vrai.